C'est l'un des charmes de la politique française: son infinie complication. Bien sûr, même au Québec ou dans les pays de tradition anglo-saxonne, régis par le scrutin majoritaire, on assiste à des coups fourrés. Mais rien qui puisse se comparer aux mœurs françaises, qui continuent en permanence à illustrer le vieux proverbe: "Mon Dieu, gardez-moi de mes amis; mes ennemis, je m'en charge."
   
C'est vrai pour les partis de droite, mais de manière plus discrète: on complote dans les coulisses contre le chef, mais on lui prête tout de même allégeance.

Au Parti socialiste (PS), en revanche, le spectacle ne s'arrête jamais, et chacun complote au grand jour. Rien n'est jamais acquis pour celui qui accède à la direction du PS.

Aujourd'hui, l'exécuteur en chef est un revenant: Lionel Jospin, 70 ans, premier ministre de 1997 à 2002, éliminé au premier tour de la présidentielle d'avril 2002 à la suite d'une spectaculaire sortie de route électorale.

Après avoir vaguement tenté un retour à la fin de l'été 2006, il avait laissé le champ libre à Ségolène Royal. Aujourd'hui, il sort de nouveau de sa retraite pour l'exécuter. Dans un livre de 138 pages assuré de faire un tabac en librairie - L'impasse, publié chez Flammarion -, Lionel Jospin tire à boulets rouges sur son ancienne ministre, qu'il n'avait jamais beaucoup aimée, il est vrai.

Il parle d'un "fourvoiement", d'une "élection étrange" où les socialistes ont désigné, "sur une promesse de victoire, la candidate qui était la moins capable de gagner". Et un peu plus loin: "La raison fondamentale de l'échec de Ségolène Royal réside en elle-même."

Tout y passe. Ségolène Royal, dit-il, se présentait comme étrangère aux jeux politiques alors que la politique a été rigoureusement sa seule activité: elle est en effet entrée au cabinet de Mitterrand à 29 ans, en 1982, "sans avoir jamais milité ni exercé un vrai métier".

Plébiscitée en tant que figure nouvelle de la scène politique, elle s'est empressée, toujours selon Jospin, d'ignorer le Parti socialiste, ses militants et ses responsables, et elle a joué "le peuple contre les élites" dans la tradition "de l'extrême droite et du populisme". Alors que le pays sortait de cinq ans de gouvernement de droite, elle n'a jamais réussi à attaquer Nicolas Sarkozy sur son bilan gouvernemental. À mesure que la campagne avançait, ses choix et ses stratégies sont devenus incohérents, et elle doit sa défaite à "son amateurisme insécurisant", poursuit-il.

Si on oublie le fait que Lionel Jospin démontre une grande indulgence concernant sa propre défaite de 2002, son analyse de la candidature de Mme Royal ne manque pas de pertinence. D'autant plus que la principale intéressée, loin de se retirer après son échec électoral, continue de se comporter comme si elle avait réalisé un exploit qui lui donnerait une légitimité irréfutable au PS.

Or, si elle tentait aujourd'hui de se faire élire à la tête du PS, personne ne croit qu'elle réunirait une majorité de militants. Néanmoins, en demeurant sur le devant de la scène, elle garde une capacité de nuisance. Le PS aurait aujourd'hui besoin d'un véritable leader, capable de produire un programme raisonnable et cohérent, de jouer son rôle de chef de l'opposition et de se préparer à la présidentielle de 2012.

Le drame du PS, c'est qu'il y a trop de prétendants à la direction: en comptant les anciens, tels Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn ou même Lionel Jospin, quelques quinquagénaires hier encore prometteurs comme François Hollande ou Martine Aubry et certaines étoiles montantes comme Vincent Peillon ou Manuel Vals, on dépasse aisément la demi-douzaine de candidats.

Le pavé que Lionel Jospin vient de lancer dans la mare socialiste pourrait avoir un effet salutaire s'il débouchait sur une véritable explication de fond et sur la désignation claire et nette d'un chef pour les cinq années à venir. Au PS, où les candidats au pouvoir ne cherchent qu'à retarder le moment de la grande explication, il a surtout provoqué la consternation. Et ajouté à la confusion ambiante